Mercredi 25 avril 2007

Eve n’était pas la première femme de Carmen. C’est ce qu’elle prétendait avec une aisance feinte en la caressant. Ce n’est pas que Carmen aimait particulièrement les hommes. Elle aimait surtout qu’on l’aime et qu’on le lui dise sans faim. Elle était une femme de mots. Elle se racontait des histoires à elle-même, à s’en dilater les veines jusqu’au cœur, Bovaryqueuse avant l’heure.

 Son petit troisième ne lui avait pas encore déformé les seins, ce qui laissait la porte ouverte à de nombreux destins. 

 Paresseuse avec les gestes, elle se coulait dans la forme qui voulait bien l’accueillir. Elle s’inscrivait dans le désir qu’on lui exprimait. Elle se servait parfois, plus flattée que condescendante. Habile gestionnaire d’un fantasme à étreindre. Et la forme noire qui voulait d’elle, sur ce banc de bord de lac, c’était Eve. Une écharde à l’œil.

 Carmen s’était faite belle. Elle avait un goût prononcé pour les fêtes de famille. De belle famille encore plus. Avec un maintien impeccable elle tirait les fils de sa cohorte de soupirants de fin de banquet. Sous les yeux de son mari, confortablement indifférent. Carmen contrôlait. Dans une robe noire aussi légère que chargée de grosses fleurs rouges. Elle pendait la crémaillère de son nouveau corps, libéré du fardeau d’une maternité envahissante. Elle avait dansé des épaules et des seins, lacéré de ses cheveux les chevaliers servants les plus intrépides. Carmen était l’œil du cyclone apprivoisé des apparences.

  Elle n’avait pas reconnu Eve immédiatement. La fille du premier lit de l’aîné des beaux frères avait des allures de garçon marqué. Une rebelle. Plongeuse sur plateforme off-shore, la vie dans un sac de marin. Des épaules de combat, des dents de coutelas, sous une peau d’olive brunie. Quand ses yeux noirs et brulants s’étaient posés sur ses hanches, elle avait d’abord cru à une pièce rapportée. Des cheveux si courts. Une mèche blanche comme une balafre, les tempes rasées. Un t-shirt gris souris, sans manche, et ce curieux tatouage aux reflets de chine. Quelque chose dans la cambrure des reins, des piercing turquoise, et une poitrine qui ne se laissait pas escamoter avait suffit à la convaincre qu’Eve était de son sexe. Incendiaire, braquée sur elle, la dévorant. Eve ne dansait pas, elle hypnotisait Carmen. Le front en bélier, les sourcils accusateurs, les yeux comme une langue, dardée et fourchue. Eve aspirait à la paille une Carmen écartelée. Le petit Vésuve lesbien qui consumait l’assistance, avec la plus impériale des indifférences n’avait que 20 ans. Carmen s’épanouissait dans ses 37. Elle ne sut pas vraiment si la lassitude seule. Elle accusa mollement la piètre prestation des beaux-frères pectoralement flétris. Mais Carmen se surprit à vouloir se consacrer à ce corps brun, nerveux, arqué qui lui montrait les dents. L’exclusivité la rebutait, mais l’attirance était trop forte.

  Dans un éclair de féminité socialement admissible, Eve prit Carmen par la main. Elles fuyèrent espièglement la piste de danse pour courir vers le lac, oblong et impatient. Essoufflée, les dents blanches dans la pénombre qui gagnait, Eve posa sa tête sur le bas ventre de Carmen, assise sur le banc. Aimantée. Carmen contempla l’auréole de sueur sur le t-shirt d’Eve. Cette humidité la troublait. L’envahissait. Elle eut honte d’attendre que son odeur lui parvienne. De sa propre odeur elle devinait l’écho. Est-ce qu’une femme la traduirait mieux ? Quels artifices la protégeraient ? Eve fit pivoter son visage, sa joue frôla le pubis émergeant. Elle pivota encore, brusquement, et appuya du menton. Des deux mains, Carmen s’arrima aux cheveux d’Eve. Il devenait difficile de savoir si elle demandait à ce visage de plonger ou d’attendre.

  Eve replaça ses yeux vers la lumière faiblissante. Des perles de sueur, sur le haut du front, donnèrent envie aux doigts de la femme.

  - « Mon fils a arraché les perles, je ne devrais plus mettre cette robe »
- « Je ne la vois pas. » La voix d’Eve était aussi enfantine que celle de Carmen était rauque.

 Un contraste coquet. Diapasons maudits.
De la pulpe de l’index, Carmen faisait fuir les goutes de sueur du front d’Eve, orphelin de ride. Elle s’égarait dans ses cheveux, comme elle aurait fait avec un petit animal. Les tremblements à la naissance de ses cuisses n’avaient rien de farouche. Un terrier s’effondrait sous des assauts répétés.

 - « J’ai envie de toi » affirma la femme grenouille, s’étirant. Eve donnait l’impression de sortir de l’eau. Elle ruisselait d’un désir franc, qui inondait Carmen.  Démunie. Elle énuméra mille raisons de repousser l’enfant, son mari à quelques mètres, la famille réunie, le lieu, l’âge, le héron en rase motte qui cria. Mais ses ongles avaient déjà atteint un lobe d’Eve, qu’elle caressait machinalement, comme un pendule de chair.

 Deux cygnes prirent leur envol au loin, battant l’eau de leurs ailes solides, avec fracas. Poussifs tels des anges joufflus, en surcharge sidérale. Au moment même où les cygnes redressèrent leurs cous, tordus d’effort, échappant à l’eau, Carmen passa sa langue sur les lèvres entrouvertes d’Eve. Un lapsus lingue. Elle voulut s’en sentir sale. Elle cherchait le reproche, invoquait une conscience disparue. Les saules pleureurs n’exprimaient aucun regret. Les cygnes étaient déjà loin, affairés autour d’un nid de sextuplés. La nuit tombait indifférente.

  Carmen baignait dans un coma diffus. Ses seins entamaient un étrange dialogue avec les yeux d’Eve. La pointant du doigt, encore lourds mais sans entrave. Elle aurait du. Elle s’en voulait de ne pas s’en vouloir. Elle perdait pied. Et ces diamants noirs, bruts de désir, embusqués sur son ventre irradiaient sans interruption. Eve avait relevé ses jambes. Elle faisait penser à un insecte dépourvu de gravité. La nuit tombait, complice. Et la main de Carmen épingla le papillon blotti.

  Carmen ne sut par quel miracle. Eve s’était redressée puis glissée derrière elle. Leurs corps formaient deux virgules indétachables, s’apostrophaient. L’avant bras d’Eve remontait sous sa robe, éraflait à présent la dentelle. Des doigts de tarentule à la conquête de sa toile. Carmen se surprit à la guider, apposa sa main sur la sienne, en coque. Aucun protocole, aucun préalable, une urgence démaquillée. Carmen recula le bassin, percutant les hanches d’Eve mais échappant au majeur invasif. N’entre pas. Débusque-moi.  Et puis elle se montra au doigt vaillant. Le fit glisser de haut en bas, comme ganté de moiteur. Invité muet. Il repassait l’ourlet gorgé d’envie. S’inoculant. Dextre funambule. Furieux, ensembles, le bassin de Carmen et une armée de doigts d’Eve s’entrechoquèrent. La bête s’éventra sur la herse. Ruisselante. La main libre d’Eve répliquait ses attaques contre ses propres parois tapissées de désir. Natations synchronisées. Elle appuyait le dos de ses phalanges sur les globes charnus de Carmen, chevauchée, meurtrie.

  Avec une délicatesse inouïe, Carmen atteignit le visage d’Eve, qu’elle cueillit dans sa paume. Et des mots elle l’implora, scandant le rythme du double galop :

 -« dis le moi, dis le moi, dis le moi … » brisant le silence des corps occupés.

 Eve savait se glisser, savait s’enduire, s’immerger dans les pulsations d’une autre. Son avant-bras enserrait le ventre encore un peu rond de Carmen, le malmenant pour ne pas la perdre. Les bruits succédèrent aux parfums. Des vases communiquaient. L’intuition des doigts anticipa la déflagration qui saisit Eve, les mots mirent un temps infini à se frayer un chemin jusqu’aux lèvres.

 - « Oui »
- « Je te suis. » Fut la seule répartie de Carmen. Définitive. Les têtes capitulèrent, joug contre joug.

  Il manquait quelques perles de plus sur la robe de Carmen, qu’elle défroissa à la hâte mais sans grande conviction. Chroniques d’une méticulosité ordinaire. Le souffle d’Eve sur sa nuque masquait la fraîcheur de la nuit.

 Des cris inquiets se rapprochaient.  Une chasse à courre. Un mari propriétaire en chef de meute outragé. Les voix rebondissaient sur la surface de l’eau. Parvenaient à l’oreille des deux femmes comme des menaces lapidaires, en ricochet.

 -« Carmen !On rentre ! »

Les deux amantes ne firent pas vraiment d’effort. Comme si se déplier l’une de l’autre allait renverser quelque chose. Briser un sortilège.

-« Carmen ! »

L’homme mur qui tançait Carmen d’une voix troublée, lui plaqua les épaules contre le dossier du banc. Il lui baisa le front, récupérant son bien. Carmen se releva brusquement, lui percutant presque le menton. Elle embrassa les doigts d’Eve, un à un, mêlant des saveurs jumelles en bouche.

 En s’éloignant, Carmen vit l’obscurité absorber son amante. Une eau noire l’engloutissait jusqu’au blanc des yeux. Le bruit de la tôle, à la fermeture des portes du 4x4, lui fit reprendre ses esprits. « Tu as pensé à récupérer les saladiers ? »

Par mina - Publié dans : textes et cris
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Commentaires

Bravo pour ce texte.
Il est vraiment très bien écrit, les phrases s'enchainent, comme un poème en prose.
Bravo bravo
Et surtout merci pour ce délice
Commentaire n° 1 posté par Alalamine le 25/04/2007 à 09h44
Tout le délice était pour moi :-) Remerciez l'inspiration, un vol de cygne et je ne retiens plus ma plume.
Commentaire n° 2 posté par Ugarte le 25/04/2007 à 11h57
J'aime beaucoup "une urgence démaquillée".
Commentaire n° 3 posté par tomas le 25/04/2007 à 13h13
Deux cygnes prenant leur envol, j'ai trouvé cela terriblement érotique et saphique et je ne sais toujours pas pourquoi.
Commentaire n° 4 posté par Prax le 25/04/2007 à 15h05
Par contre, un héron piqué sur le bord d'une berge cela ne m'évoque rien de sexuel :-)
Commentaire n° 5 posté par Prax le 25/04/2007 à 15h09
et les portes qui claquent Prax ? sexuel ou pas ? Je souris, pour les cygnes, les deux couvent tu sais ...
Commentaire n° 6 posté par Ugarte le 25/04/2007 à 21h34
Je ne voudrais pas troller chez Mina, cher Hugues, mais j'ai déjà traité le sujet des choses qui claquent.
http://cruditeetfleurbleue.blogspot.com/2007/03/salutations-printanires.html
Commentaire n° 7 posté par Prax le 26/04/2007 à 13h06
Tu as vraiment pensé à récupérer les saladiers ? ;-)

Tu sais que je t'aime ?

Juste cela "Elle ne sut pas vraiment si la lassitude seule" Elle ne me plaît pas cette phrase non terminée.
Commentaire n° 8 posté par Cali Rise le 29/04/2007 à 01h35
j'ai des restes d'éducation bourgeoise, qu'est-ce que tu crois. Au début, avant saladier, j'avais mis "plat à tarte", mais pour des raisons évidentes, ça n'allait pas.
Tu m'aimes en Eve ou en Carmen (je viens de me couper les cheveux, on essaiera Eve d'abord) ?
Tu ne dois pas m'aimer assez fort alors car cette phrase sur la lassitude était très travaillée. Elle était lasse au point de ne pas finir sa phrase et d'aller assouvir son désir avec Eve. Tu reprendras bien un peu de salade ?
Commentaire n° 9 posté par Ugarte le 29/04/2007 à 10h46
sourires. Il est évident que "plat à tartes" aurait eu des rebords nouillons.
Va pour Eve ! Pas envie de te supporter recouvert d'une perruque. A condition que tu me laisses jouer Lilith. (Pour ta gouverne, sache que d'autres s'en souviennent. Prends garde à toi !)
C'est bien parce que je t'aime très fort qu'il me manque les trois petits points de suspension, ce geste si élégant du poignet... Serais-je trop pointilleuse à ton goût ?
Seulement si ta salade est onctueusement mélangée.
Commentaire n° 10 posté par Cali Rise le 29/04/2007 à 10h57
Pour le geste du poignet, j'ai du mal quand il fait chaud, l'absence de boutons de manchette sans doute ...
Mais tu as raison, j'eus du.
Battue en neige, j'ai une salade allégée.
Commentaire n° 11 posté par Ugarte le 29/04/2007 à 11h25
Pas de manchettes, pas de... Serais-tu homme à porter des Marcel ?
Si cette salade est cristallisée, je prends. Bien que le temps soit aux éclairs. Ou surtout parce que.
Commentaire n° 12 posté par Cali Rise le 29/04/2007 à 11h44
Il faut des muscles pour bien porter le marcel. J'ai laissé les miens dans une consigne.
Pour cristalliser, je sais cristalliser ...
Commentaire n° 13 posté par Ugarte le 29/04/2007 à 12h23
A la consigne ? Mais tu t'égares !
Cristalliser comme d'Arc ?
Je bande le mien avant de m'envoler ailleurs. Je t'emmène ?
Commentaire n° 14 posté par Cali Rise le 29/04/2007 à 13h05
Emmène moi à Donrémy alors, je suis un croisé sans cause, n'importe quelle voix sera la bonne :-)
Commentaire n° 15 posté par Ugarte le 29/04/2007 à 13h28
Si tu laisses le penne alors je te guide. Mais cela ne veut pas dire que tu pourras m'appeler Jeannette, ni que tu doives abandonner ta plume.
Je te montrerai les hérons qui gambadent sur les bords de Meuse... Allons, viens, cheminons ensemble, je ferai la croisée sans clause combat, bien sûr.
Commentaire n° 16 posté par Cali Rise le 29/04/2007 à 13h44
Un héron, ça ne gambade pas, un peu de respect pour la race :-) Croiser sans clause c'est assez effrayant pour m'amuser les méninges. Je cygne au bas du dos qui ment.
Commentaire n° 17 posté par Ugarte le 29/04/2007 à 14h11
Allons bon, voilà que tu regimbes déjà ! ;-) Je te montrerai ceux que j'ai vus, tu joueras au professeur.
Et si en plus l'ancre est invisible... Allez, hop !
Commentaire n° 18 posté par Cali Rise le 29/04/2007 à 14h20
belle vie un peu perdu mais bon la vie la beauté devant toi rien n'est deficil ne jalmai ecouté les autres,,,,,a++++++++++++++++++++++yassir
Commentaire n° 19 posté par yassir le 29/04/2007 à 14h40
Faites comme chez vous, mes oiseaux, je vous en prie... Je sonne du corps pour la fin de la chasse.
Commentaire n° 20 posté par mina le 29/04/2007 à 15h23
ventre creux n'a pas d'oreille Mina ...
Commentaire n° 21 posté par Ugarte le 29/04/2007 à 15h36
Très beau texte.
je suis soufflée par le choix des phrases.
Tout s'est parfaitement dans ma tête, un hémisphère par héroïne.
Commentaire n° 22 posté par piola le 04/06/2007 à 16h12
Alors définitivement, vous avez une part masculine résiduelle, ça sert à rien de frotter :-) Je parle au nom d'un des deux hémisphères.
Commentaire n° 23 posté par Ugarte le 04/06/2007 à 21h53

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